La
grande salle de réuniondu lycée Paul-Guérin
de Niort est comble, tous les acteurs sont là pour la
projection : le président du tribunal de grande instance,
le juge d’instruction, les avocats, le sous-préfet,
l’inspecteur d’académie, des professeurs
et une centaine d’élèves de trois lycées
et d’un centre de formation des apprentis… Acteurs
? Oui, tous ont joué un rôle dans cette action
de sécurité routière intitulée "Un
tribunal pas banal". Cette enquête sur un accident
mortel de la circulation a débouché sur un procès
fictif aux accents de vérité, où les rôles
ont été tenus par les lycéens. Ce faux
procès a pour but d’ouvrir les yeux de certains
jeunes sur les vraies conséquences de leur comportement
sur la route lorsqu’ils consomment de l’alcool ou
des drogues. "Le tribunal pas banal est né de l’initiative
d’un groupe de travail d’intervenants départementaux
de sécurité routière (IDSR), explique Pierre
Bonnicel, coordinateur sécurité routière.
En reconstituant des actes d’incivisme liés à
l’alcool et provoquant des décès ou des
blessures graves, nous voulions faire passer le message de la
Sécurité routière et amener à une
prise de conscience des droits et des devoirs de chacun, dans
la vie comme sur la route." Le point de départ
: un film
Le point de départ de l’opération est
le
film sur DVD Virée nocturne. Cette fiction choc
de 20 minutes retrace la rencontre tragique de deux groupes
de jeunes au petit matin d’une soirée festive
sur une nationale. Au cours de scènes parfois brutales
et choquantes, il montre l’ensemble du processus qui
conduit à l’accident, puis la chaîne des
secours dans son intégralité. C’est l’histoire
de Pierre, le conducteur, qui a trop bu et a consommé
du cannabis. Il se voit reprocher la mort de Jérémy,
son ami, non-ceinturé, et de Céline, la conductrice
de l’autre véhicule. Quant à Stéphane,
également passager, il est tétraplégique
après l’accident. À partir de cette trame,
les lycéens des Deux-Sèvres ont planté
leur propre décor, distribué les rôles
et tenu le procès de ce drame.
Le procès reconstitué
Le 16 mai dernier, la grande salle d’honneur du tribunal
de grande instance de Niort a une allure inhabituelle. Les
visages juvéniles des lycéens de 16 à
18 ans, dont certains portent la robe noire des juges et d’autres
celle des avocats, reflètent une gravité particulière.
Pour plus de réalisme, l’audience est présidée
par un vrai magistrat professionnel. Et il y a aussi le prévenu,
Pierre, assis tout seul dans son box. Les victimes et les
parties civiles prennent place sur les premiers bancs et suivent
le déroulé du procès. Sur les conseils
des professionnels, la reconstitution est fidèle, avec
la comparution du prévenu, son interrogatoire, les
témoignages des parties civiles, les réquisitions
du procureur, les plaidoiries des avocats. Discrètement,
la caméra des élèves filme les événements.
Un verdict en forme de prise de conscience
Le verdict tombe. Pierre écope de quatre ans de prison,
dont trente mois de sursis avec mise à l’épreuve.
Son permis de conduire est annulé, il a interdiction
de le repasser avant cinq ans. Sa responsabilité est
entière. Et comme il conduisait sous l’emprise
de l’alcool et du cannabis, si les victimes sont, quant
à elles, bien indemnisées, les dommages qu’il
s’est causé à lui-même ne sont pas
pris en charge par l’assurance. En attendant les expertises
définitives nécessaires à la tenue de
l’audience civile (prévue à l’automne),
le tribunal le condamne à verser une provision de 145
000 euros et requiert la force publique pour procéder
à son arrestation sur place et à son incarcération
immédiate. Cette reconstitution aussi vraie que nature
a eu beau être précédée de visites
préparatoires et d’audiences à de vrais
procès, dans la salle, l’émotion est forte.
Entre fiction et réalité, une première
prise de conscience a lieu. Sensibiliser et préparer
les jeunes à une conduite citoyenne sur la route, voilà
bien le but de ce « Tribunal pas banal » qui pourrait
bien faire des émules. "Cette opération-test
sera proposée dès l’année scolaire
2007 - 2008 aux établissements volontaires des Deux-Sèvres.
Elle fait partie du plan d’action stratégique
de l’État dans le département, coordonné
par la DDE. Elle met en avant des valeurs éducatives
et transversales, concernant plusieurs disciplines comme l’éducation
civique ou les notions juridiques et sociales", conclut
Daniel Brillaud, Inspecteur d’académie.
> Pour en savoir plus :Coordination sécurité
routière Tél. : 05 49 06 88 80 E-mail : Csr.msr.dde-deux-sevres
at equipement.gouv.fr
Fabien, élève en seconde au lycée Jean-Macé
"Jouer le rôle du prévenu m’a fait
réaliser que l’alcool consommé la veille
se retrouvait encore dans le sang le lendemain matin. Comme
je n’ai pas de scooter et que je me fais souvent raccompagner,
cela ne me donne pas envie de repartir avec quelqu’un
d’alcoolisé."
Juline, élève en seconde au lycée
Venise verte
"Jouer le rôle de l’assesseur m’a donné
une vision de la justice très différente de
celle qui est diffusée par les séries américaines.
Cela m’a aussi éclairé sur le risque de
mourir ou de me retrouver dans un fauteuil roulant. Un petit
dérapage peut avoir de grosses conséquences.
On ne peut pas gâcher une vie pour une soirée."
Hervé Thomas, sous-préfet, chef de
projet sécurité routière
"Dans les Deux-Sèvres, près de la moitié
des tués en 2006 étaient conducteurs ou passagers
de deux-roues. Ce "Tribunal pas banal" vise le public
des jeunes, les plus concernés par ces accidents. Nous
allons accentuer encore ce travail en direction des conducteurs
de deux roues."
Jean-Pierre Ménabé, président
du tribunal de grande instance de Niort
"La justice s’associe à cette action de
sécurité routière, car les jeunes peuvent
prendre conscience des risques pris pour eux-mêmes et
pour les autres par non-respect ou méconnaissance du
Code de la route."
Frédéric le Henaff, IDSR et référent
sécurité routière au campus des métiers
(centre de formation des apprentis)
"Notre établissement est particulièrement
touché par les accidents. Depuis 2000, il y a eu 34
décès de jeunes inscrits au CFA à vocation
régionale sur un effectif annuel de 1 800 inscrits.
Il y a nécessité à être très
réaliste, afin de frapper les esprits."
Mme Peugeot, professeur au lycée Paul-Guérin
"Les réactions ont été très
partagées. Dans une classe, les élèves
se sont insurgés contre le verdict jugé trop
dur. Ils voulaient bien un coupable, mais pas de responsable.
Une autre classe a estimé la sanction trop douce par
rapport aux deux morts et au passager devenu tétraplégique."
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