Que
pensez-vous de l'enseignement de la conduite de la moto ?
Il y a une certaine dissonance entre le besoin du futur motard
et ce que les auto-écoles lui proposent. On traite
" l'élève moto " comme un "élève
voiture". On lui apprend d'abord la manipulation de l'engin,
vient ensuite la sécurité. Pourtant, ce n'est
pas la même chose la sécurité sur une
moto. Il suffit de prendre le guidon pour s'apercevoir que
la protection du motard en cas d'accident est bien maigre...
Qu'est-ce qui ne va pas ?
La plupart des enseignants moto ne sont pas des motards à
l'origine, ils ont passé une spécialisation
deux-roues et se contentent de donner les bonnes clés
pour l'épreuve du permis. Ce n'est pas très
difficile de préparer quelqu'un à l'épreuve
de permis moto, il suffit de faire du bachotage. Les gens
apprennent par cœur des fiches de synthèse, mais
ont-ils bien compris qu'il s'agissait d'une réalité
à appliquer ensuite dans la " vraie vie "
? Porter son casque, mettre des gants, des vêtements
adaptés, avoir un comportement de sécurité
et de partage de l'espace routier…
Il y a un problème d'image du motard auprès
des jeunes ?
Le futur motard a une représentation assez onirique
de la moto, forgée notamment par les hebdomadaires
spécialisés qui valorisent parfois la transgression,
la prise de risques. Par exemple, lors de la présentation
d'une nouvelle moto, il n'est pas rare de voir des photos
de l'engin sur une seule roue. Ou bien le pilote a le genou
qui colle à la route, on montre des photos de deux
ou trois motards de front… Le lectorat jeune s'identifie
facilement, on lui vend du cliché à longueur
de numéros. Dans cet imaginaire, se casser, se faire
mal, c'est valorisant. La liberté oui, mais pas celle
de transgresser.
Comment faites-vous passer le message de la sécurité
routière ?
Je suis affilié à l'ADFM, l'Association de formation
des motards, et nous avons une autre vision. Pour moi, le
permis n'est pas l'objectif premier. Le but est plutôt
de leur donner un comportement aussi sûr que possible
sur une moto, travailler sur la représentation, et
aussi leur donner une technicité qui rend la conduite
d'une moto plus fiable. Attention aux réflexes des
automobilistes : une moto n'est pas bien vue, même le
phare allumé, et il faut adapter son comportement à
l'erreur possible des autres usagers de la route. Notre boulot
n'est pas facile. Nous devons travailler sur des repères
de prise de conscience. Il ne s'agit pas de faire de la morale,
mais de changer l'image que ces jeunes ont de la moto.
La technique, il faut l'enseigner ou ne pas aller
trop loin ?
Certains disent qu'enseigner trop de techniques aux élèves
les incite à prendre plus de risques. La technique,
oui, mais si elle aboutit à une prise de conscience
de la difficulté réelle de conduire une moto,
même de petite cylindrée. Je crois aussi que
cet apprentissage technique peut influencer les jeunes dans
leur premier achat d'une moto moins puissante, mais plus facile
à maîtriser pour un débutant.
Qu’enseignez-vous à vos élèves
sur la cohabitation avec les autres usagers de la route ?
Le message, c'est la tolérance. Il n'existe pas de
motard qui ne soit aussi automobiliste. Le motard doit comprendre
que la voiture qui s'écarte pour le laisser passer,
ce n'est pas un dû. Le motard est un usager de la route
comme les autres. Je ne revendique aucun droit particulier
pour les motards, sauf la prise en compte des spécificités
des deuxroues pour l'aménagement d'infrastructures.
L'image de la moto, c'est aussi la moto plaisir ?
Quand on enseigne la moto, on est souvent confronté
à des raisonnements peu cartésiens. Il faut
sans cesse expliquer qu'on peut faire de la moto tranquillement,
qu'on n'est pas obligé de poser le genou par terre
à chaque virage. Et puis faire valoir des arguments
positifs : le plaisir de humer les champignons à 60
km/h dans les bois, dire qu'on s'amuse plus à prendre
un virage en épingle proprement à 30 km/h que
de caler le compteur au-dessus de 200 km/h sur l'autoroute.
Ça, c'est à la portée de n'importe qui
! On peut prendre du plaisir différemment à
moto.
La demande des futurs motards a-t-elle évolué
ces dernières années ?
Environ la moitié des élèves est constituée
de jeunes de 20-25 ans, les autres sont plutôt des "quadras"
qui réalisent un vieux rêve. On a perdu un peu
de ce public des plus jeunes et on voit arriver des femmes.
Elles sont très demandeuses d'une formation de qualité,
alors que les hommes jeunes veulent un accès rapide
au permis. Accélérer les formations ? Fréquenter
les circuits ? Je suis contre, car cela donne l'envie de vitesse.
Je ne crois pas à l'importance d'un exutoire dans le
cadre du permis de conduire. Le circuit, c'est du sport, il
y a des fédérations sportives pour ça.
Sur la route, il y a des règles à respecter.
Certes, on n'empêchera pas un gamin de les transgresser,
mais on doit lui expliquer que c'est une erreur de le faire.
L'enseignant ne peut pas être complice de ça.
En quoi votre expérience d’IDSR [1]
nourrit-elle votre enseignement ?
Elle apporte une certaine connaissance du terrain, grâce
au travail mené avec les enquêtes et à
la richesse des contacts avec les autres intervenants. Ce
sont aussi des exemples concrets pour en parler avec les élèves.
Ce n'est pas facile de faire passer le discours sur la sécurité,
alors on parle d'accidents graves qui se sont produits à
proximité. Cela en fait réfléchir certains.
|
 |
Fabien Colin a créé son auto-école
à Cosne-sur-Loire en 1996. Cet ancien vigneron, reconverti
dans l'enseignement de la conduite, forme chaque année
120 à 150 personnes pour des permis voiture, moto et
remorque. Titulaire du Bepecaser [2],
il forme les futurs conducteurs de moto selon la charte éditée
par l'ADFM (Association de formation des motards). Fabien
Colin est également IDSR et participe à ce titre
aux enquêtes "Réagir"
menées par la préfecture sur les accidents mortels
pour en déterminer les causes. Il participe occasionnellement
à la formation des formateurs à l'Institut national
de sécurité routière et de recherches
(Inserr)
à Nevers. |