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Interview
Yves Gervais : "La prévention doit parfois être thérapeutique."
Psychosociologue et psychothérapeute au service universitaire de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent du centre hospitalier de Poitiers, Yves Gervais est également chargé de mission sécurité routière… Des fonctions qui l'ont amené à considérer le risque routier des jeunes sous un angle inhabituel. Et très pertinent.

 
Photo : Yves Gervais Quel est le lien entre vos activités de thérapeute et celles de chargé de mission sécurité routière ?
J'exerce dans l'unité du Pr Marcelli en tant que psychologue référent pour adolescents. La mission de cette unité est double. D'abord faire du repérage précoce d'adolescents en difficulté, en partenariat avec l'Éducation nationale. Puis proposer à ces adolescents des consultations «avancées», c'est-à-dire hors les murs de l'hôpital, dans un local loué au cœur du quartier le plus à risques de Poitiers. Notre unité mène cette mission depuis douze ans, mais depuis mai 2002, elle a été élargie à la « thématique jeunes » inscrite dans les missions du pôle d'animation sécurité routière pour la région Poitou-Charentes-Limousin. Cela représente aujourd'hui 20 % de mon travail hospitalier.

En tant que thérapeute, votre vision est-elle différente de celle des autres spécialistes de la sécurité routière ?
Oui. Je m'en suis aperçu lors des sessions de formation des chargés de mission sécurité routière : lorsque l'on évoque le problème du risque routier chez les jeunes, il existe des visions et des pratiques très différentes. Ce n'est pas une bonne chose. Nous avons donc proposé de mettre en place un groupe de travail au niveau national pour essayer de formaliser cette thématique. Notre premier axe de recherche relève de l'épidémiologie. Il a permis de mettre en lumière un point essentiel : les jeunes ayant eu au moins deux accidents de la circulation ont, dans neuf cas sur dix, présenté au préalable des états dépressifs, des troubles du sommeil, des problèmes relationnels, des troubles graves de la scolarité, etc [1].

Mais la connaissance de cet élément peut-elle changer l'approche de la prévention ?
Bien sûr : nous pouvons essayer de faire un repérage précoce des jeunes en difficulté pour intervenir le plus tôt possible... notamment, avant qu'ils ne se tuent sur la route. Cela est d'autant plus nécessaire que toutes les enquêtes réalisées sur la prise de risques chez les adolescents – toxicomanie, suicide, délinquance, accidents de la circulation, conduite alimentaire déviante, etc. – montrent que les outils pédagogiques élaborés pour faire de la prévention ne les touchent pas. En fait, mettre son casque, s'arrêter au stop ou au feu rouge pour préserver sa vie et celle des autres, ce sont des arguments audibles par 90 à 92 % des jeunes, ceux qui sont relativement bien dans leur peau. Mais il y en aura toujours entre 8 et 10 % pour rester sourds à ces discours: ceux qui, précisément, vont mal. Il est même probable que la prévention les incite plus encore à la transgression… Autant dire qu'avec ces jeunes-là, il faut adopter une autre stratégie. Et puisqu'ils sont en souffrance psychique, nous proposons une approche clinique.

Comment repérer ceux qui risquent de devenir des adolescents à risques ?
Nous avons élaboré une grille des symptômes précoces: elle comporte les troubles du sommeil, les conduites alimentaires déviantes, les manifestations psychosomatiques, les troubles de l'humeur ou troubles psychoaffectifs, l'échec scolaire, voire la rupture avec le collège. Tous ces symptômes, surtout s'ils sont répétitifs ou associés, doivent constituer des signes d'alerte sérieux. Plus tard, ils se déclinent sur un registre encore plus préoccupant: par des conduites toxicomanes, suicidaires ou déviantes graves (délinquance, violence, etc.). Mais toujours dans des formes assez différentes en fonction des sexes. Chez une fille, les conduites à risques se traduisent le plus souvent par des violences dirigées contre elles-mêmes (anorexie, suicide, dépression, etc.), alors que chez les garçons, elles se manifestent généralement contre l'extérieur (violence routière, délinquance, etc.). Il est évident que le risque routier concerne avant tout les garçons. Ce que les statistiques des accidents confirment largement…

Mais à qui revient la mission de faire ce repérage ?
Je crois que c'est l'intérêt et l'originalité de notre programme: l'hôpital de Poitiers a réussi à établir un partenariat étroit avec le rectorat. Nous avons ainsi pu mettre en place dans vingt-trois collèges de la Vienne – ce qui représente environ la moitié des collégiens du département – un repérage systématique. Dans chaque établissement concerné, des membres de la communauté éducative – infirmière, assistante sociale, conseillère psychopédagogique, médecin scolaire, enseignants volontaires – sont en effet formés tout spécialement par notre équipe. À partir de notre grille des symptômes, ils apprennent à repérer les enfants qui présentent des signes précoces de troubles. Chaque équipe est constituée de quinze à vingt « personnes-ressources » et régulée par l'un des psychologues de l'unité hospitalière. Elle se réunit sept à huit fois dans l'année scolaire pour étudier le cas concret d'élèves en difficultés.

Et lorsqu'un collégien est repéré comme potentiel futur adolescent à risques, que faites-vous ?
Un travail éducatif et thérapeutique se met en place. L'équipe des personnes-ressources et le psychologue essaient dans un premier temps d'orienter le collégien – le plus souvent un élève de quatrième ou de troisième – vers une évaluation psychologique par les services de l'unité hospitalière. Bien entendu, il faut avoir l'accord des parents et – c'est absolument essentiel – que le jeune soit volontaire. Mais c’est presque toujours le cas, même si, parfois, il faut plusieurs mois avant de convaincre. Ensuite, selon les résultats de cette orientation, le collégien peut être pris en charge par l'équipe éducative à qui nous apportons une aide pour mettre au point une stratégie adaptée. Ou bien, si le cas est plus lourd, il est pris en charge par nos services, ou par d'autres structures thérapeutiques, éventuellement pour mettre en place une psychothérapie.

N'est-ce pas là une tâche titanesque… et pour tout dire irréalisable à l'échelle nationale ?
Peut-être. Tout ce que je peux dire, c'est que dans la Vienne où nous menons ces actions de prévention globale depuis douze ans, nous avons obtenu des résultats intéressants : le nombre de suicides chez les adolescents a baissé très sensiblement, alors que dans les autres départements de la région il a augmenté. Nous allons d'ailleurs lancer une enquête du même type pour les accidents de la circulation.

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  • Pour en savoir plus

On pourra se reporter utilement à trois ouvrages sur le thème des adolescents à risques:
• La Prévention des toxicomanies chez les adolescents, d'Yves Gervais. Éditions L'Harmattan, collection «Pratiques sociales», décembre 1994.
• Les Accidents à répétition chez l'adolescent. Traits anxieux, dépressifs et conduites de risque associés, de Daniel Marcelli et F. Mézange. «Cahiers neuropsychiatrie enfance adolescence», 2000, n° 48.

 

[1] Ce travail se fait aujourd'hui au sein d'une commission nationale, constituée de tous les chargés de mission «thématique jeunes de France».


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Contact
- Yves Gervais,
Institut spécialisé adolescence Toxicomanie Information Santé (ISATIS).
68, rue de Slovénie 86000 Poitiers.
Tél.: 05 49 01 44 93.
Fax: 05 49 45 55 12.
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