Accompagné par l’un des motards, un impressionnant
semi-remorque jaune vient se ranger lentement près
de la camionnette des contrôleurs. Il est immatriculé
en Suède et affiche sur sa bâche des villes lointaines
: Oslo, Stockholm, Moscou, Athènes, Casablanca. Un
grand voyageur… Un policier et deux contrôleurs
(en civil) revêtus de baudriers fluo s’approchent
[1]. Bref échange
de mots en anglais avec le chauffeur. L’homme comprend
et sort aussitôt ses papiers. Des feuilles blanches.
Puis d’autres, des documents colorés. Et enfin,
les disques. Après dix minutes de vérifications
minutieuses, le conducteur suédois, parfaitement en
règle, est invité à repartir. "La
plupart du temps, quand nous contrôlons des étrangers,
nous nous en sortons avec quelques mots d’anglais, explique
Marina Godard, la responsable de l’équipe de
contrôle. Mais nous avons un lexique qui comporte les
principales expressions dont nous avons besoin pour travailler,
et cela dans une bonne quinzaine de langues…" Exemple
avec ce jeune Italien de 23 ans, contrôlé au
volant d’un semi-remorque allemand qui transporte de
la viande: il ne parle pas un mot de français ni d’anglais.
Pour la présentation des papiers, pas de problème:
contrôleurs et chauffeur se comprennent et les pièces
demandées sont facilement obtenues. Mais lorsque les
contrôleurs commencent à constater des infractions
et décident d’immobiliser le camion, les choses
se compliquent. "Nous avons demandé et analysé,
comme cela est prévu par la réglementation sociale
européenne, tous ses disques de la semaine en cours
plus celui du dernier jour de conduite avant son repos hebdomadaire,
précise Marina Godard. Et nous avons constaté
cinq infractions, dont une durée de conduite continue
de 7h30 (au lieu des 4h30 maxi) et des temps de repos systématiquement
insuffisants."
La consignation
Ce n’est pas une mince affaire: les infractions
commises constituent des contraventions de 5e classe pouvant
atteindre 1500 euros chacune. Or, l’entreprise n’étant
pas présente sur le territoire français, le
jeune homme va devoir s’acquitter d’une consignation
dont le montant correspond à la moitié de l’amende
encourue, soit 3750 euros ! "Je me suis pourtant arrêté
onze heures cette nuit ", s’étonne-t-il.
Ne saurait-il pas que le contrôle porte aussi sur les
jours précédents ? "Fausse naïveté",
nous assurent les contrôleurs qui finissent par lui
faire comprendre qu’il ne pourra reprendre la route
qu’après avoir payé cette somme. Il ne
l’a pas sur lui, bien sûr, et parlemente longuement
avec son patron au téléphone. De gestes en traductions
balbutiantes, on lui fait comprendre que dès qu’il
aura l’argent, il appellera le poste de police : un
motard lui apportera alors ses papiers et lui débloquera
son camion. Il faut préciser que cette consignation
constitue une garantie partielle du paiement de l’amende
encourue avant jugement. Au moment de l’instruction
du dossier, le substitut du procureur, après avoir
confirmé la matérialité des infractions,
propose au juge une sanction avec une amende qui, compte tenu
des difficultés des poursuites internationales, correspond
généralement au montant de la consignation.
Si le transporteur concerné ne conteste pas, l’affaire
en reste là. S’il conteste, il peut faire appel
à un avocat… au risque de voir le montant de
l’amende déjà versée augmenté
si le juge estime qu’il a tort ! "Avec les Français,
la consignation n’existe pas, nous confie Ruth, jeune
contrôleur. On dresse la procédure et on la transmet
au parquet. En cas d’infraction en matière de
repos journalier, le véhicule est alors immobilisé.
Le conducteur ne pourra reprendre le volant qu’au terme
de sa prise de repos réglementaire." Et qu’en
est-il des falsifications de chronotachygraphe et des manipulations
sur le limiteur de vitesse ? Marina Godard sourit et murmure
que les tricheurs se laissent parfois prendre dans les mailles
de leurs filets. "Nous avons des formations spécifiques
à la détection des fraudes, précise-t-elle.
Quelques contrôleurs sont même des spécialistes,
ce qui implique des connaissances techniques plus marquées.
Mais pour le contrôle courant, ce sont souvent de petits
détails qui nous alertent. Par exemple, un limiteur
de vitesse débranché se repère par des
anomalies sur le disque, par un tracé erratique sur
des trajets autoroutiers. Ce sont des indices qui peuvent
nous amener à pousser nos investigations…"
Conducteurs en règle
Mais les vérifications sont parfois plus
simples : ainsi, la semaine précédente, l’équipe
a contrôlé à La Courneuve un camion conduit
par un étudiant en informatique qui n’avait même
pas son permis poids lourd ! Il avait accepté de remplacer
un copain au pied levé. Le patron, prévenu par
téléphone, ne semblait pas au courant: "Cette
affaire va nous amener à aller enquêter au sein
de l’entreprise. Histoire de voir si ce patron est de
bonne foi et si cette pratique ne serait pas, par hasard,
une habitude chez lui. Nous verrons si tous ses conducteurs
sont en règle avec l’exercice de la profession
et les formations obligatoires." Car c’est là
un autre volet essentiel des contrôles : vérifier
que les conducteurs sont bien en règle avec l’obligation
de formation initiale ou de formation continue. Francky, 24
ans, mais déjà trois ans d’expérience
dans le contrôle routier, assure que le non-respect
de cette obligation constitue l’une des infractions
les plus couramment relevées : "Ce matin, nous
avons verbalisé pour des FCOS [2]
non effectuées, raconte-t-il. Certains patrons reculent
devant une obligation qui représente plus de 750 euros
par stage et qui, pendant trois jours, les prive de leur chauffeur."
Ils interviennent également sur certaines infractions
au Code de la route : peu sur les dépassements de vitesse
(qui, dans la pratique, relèvent plutôt des forces
de l’ordre), mais systématiquement sur l’état
du véhicule et le respect des visites techniques obligatoires.
Et aussi sur l’équipement (pictogramme, extincteurs,
etc.), sur les dimensions et la charge : les contrôleurs
disposent d’ailleurs d’un matériel mobile
de pesage qu’ils utilisent, en cas de soupçon,
pour vérifier s’il y a surcharge ou non. La mise
en cause du donneur d’ordres est systématique
dès lors qu’ils peuvent prouver sa responsabilité.
Ils vérifient entre autres le respect des interdictions
de circuler et le transport des matières dangereuses,
etc. "Nous sommes particulièrement vigilants sur
tout ce qui touche à la sécurité ",
explique Ruth. Le fait est que sur un marché où
la compétition est rude, les tentations de jongler
avec les réglementations sont grandes. Ces dérives
ont trop souvent des conséquences néfastes en
termes de sécurité. La tâche des contrôleurs
est donc de les décourager.
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